Lors de notre étape à Morelia, nous avons décidé de faire une excursion vers les Sanctuaires des Papillons Monarques, dans la forêt montagneuse, à quelques 150 kilomètres de là. Nous avons donc réservé une excursion au "Centro de Atencion al Turismo", et le lendemain matin nous avons eu la surprise d'être les deux seuls participants !
C'est donc un guide pour nous seuls qui nous a accompagné pendant toute une journée ! Nous ne nous en doutions alors pas mais ce ne serait pas la dernière fois : la saison n'étant pas touristique, nous avons eu plusieurs fois des guides ou chauffeurs pour nous deux. Très étrange sensation... J'étais personnellement dans mes petits souliers...
Pourtant le guide, Raimundo, a tout fait pour nous détendre. Fantasque et bavard, il nous a beaucoup parlé, du Michoacan, du Mexique en général, dans un drôle de charabia mi-espagnol mi-anglais ! Il nous a aussi fait bénéficier de ses goûts musicaux et nous avons donc parcouru de grandes plaines semi-arides en écoutant du rock n'roll mexicain (pensez Elvis, tout pareil, mais traduit en espagnol) !
Raimundo remplissait aussi le rôle de chauffeur (alors qu'habituellement il semble que les deux fonctions guide/conducteur soient dissociées). Il nous a conduit dans une voiture plutôt confortable, et heureusement car ce sont plus de 3 heures aller et 3 heures retour qui nous attendaient (pour 150 km)... La faute à qui, à quoi? Simplement l'état des routes aux alentours des montagnes des sanctuaires. Ce ne sont alors plus les innombrables "topes" (ralentisseurs) ou "vibradores" (portant excessivement bien leur nom) qui nous ont mis des bâtons dans les roues, comme partout ailleurs, mais bien l'absence de revêtement adapté et la présence d'énormes trous sur la chaussée.
En pénétrant dans la communauté de El Rosario, c'est carrément une piste qui prend le relai de la route à proprement parler. On irait aussi vite à pied... Mais cette allure, du moins à l'aller, loin de nous agacer, a fait partie de l'expérience. Cela nous a aussi donné l'occasion d'observer El Rosario. Nous déplaçant le reste du temps en bus, c'est l'un des rares petits villages reculés que nous ayons pu traverser. Habitations de bric et de broc, labours à la mule, c'est un village bien modeste mais très vivant, au pied des montagnes tant aimées des monarques.
Symbole de l'Etat du Michoacan, les papillons monarques représentent pour les indiens Masaguas les âmes des enfants défunts.
Ils possèdent des ailes à dominante orange, parsemées de motifs noirs, blancs et dorés. Chaque année des millions de papillons monarques quittent le Canada et les Etats-Unis où ils sont allés se ravitailler, pour venir hiberner et se reproduire dans les montagnes mexicaines. Ce faisant ces insectes parcourent ainsi plus de 3000 kilomètres. On ne comprend pas encore comment ces papillons peuvent revenir exactement au même endroit que leurs "ancêtres" (cinq générations plus tôt, en une année). Raimundo nous indique d'autres types de migrations de la région : coccinelles, pélicans, tortues.
Il est intéressant de noter que le voyage des Monarques depuis le nord vers le Mexique se fait en une seule génération, alors que le voyage "retour" nécessite plusieurs générations de papillons, chacune vivant seulement quelques semaines. Naissant en automne, le génération hivernale, appelée "Mathusalem" par Raimundo, fait tout le voyage jusqu'aux sapins des sanctuaires du Michoacan puis hiberne jusqu'à la période de reproduction en mars. La migration retour a lieu juste après.
Nous avons loué des chevaux pour nous rapprocher du site, car nous étions déjà en haute altitude et le dénivelé était important. Pour finir, 10 minutes de marche en forêt, en silence, pour ne pas perturber les papillons.
Il ne faisait pas chaud ce jour-là, le ciel était bas, et nous n'avons donc pas pu assister au soi-disant saisissant spectacle de millions de papillons volant au-dessus de nos têtes. En effet le froid anesthésie les papillons qui adoptent alors une stratégie de repli bien regrettable pour les touristes d'un jour!
Mais nous avons bien vu lesdits millions de papillons, mais en grappes serrées, comme de gros cocons suspendus aux branches des hauts arbres (les sapins "oyamel"). Ainsi repliés en nombre, les papillons monarques forment une masse grise parfois difficile à distinguer des feuillages. C'est la forme caractéristique d'essaim qui les trahit, ainsi que les quelques aventureux, tâches oranges, qui se détachent du groupe pour voler un peu. D'autres, morts de froid, tombent au sol.
Avant de repartir, Raimundo nous propose de déjeuner dans une gargote au niveau du parking. Nous n'avons pas très faim car il nous avait arrêtés 3 heures auparavant dans un autre petit resto en bord de route où nous avions grignoté quelques tortillas. Mais nous nous laissons tenter et nous asseyons sur un grand banc de bois, face à une table tout en longueur, recouverte d'une nappe en plastique à fleurs. En guise de centre de table, alignées en ordre militaire, toutes les boissons (sodas et bières) que nous pouvons consommer.
Arnaud commande un "mole", pour goûter au moins une fois à ce monument de la gastronomie mexicaine (sauce à base de cacao et de piments). Le morceau de poitrine de poulet qui s'y baigne est gigantesque ! Je choisis une "trucha" (truite) en papillote car Raimundo nous a expliqué un peu plus tôt que la région comprend de nombreux lacs où se pratique la pêche. Nos deux plats s'accompagnent de riz, de "frijoles" (les haricots rouges chers à leur cœur) et de jolies tortillas de maïs bleu (confectionnées sous nos yeux avec une tortilladora en fonte).
La tortilladora toute floue...
Le mole
Tada ! La trucha-qu'on-n'voit-pas !
Les jolies tortillas de maïs bleu qu'on n'voit pas non plus... Mais jolie broderie qui les recouvre...
Il n'y a pas d'électricité donc pas de frigo ou cuisinière moderne. D'ailleurs tout est en plein air, abrité de la pluie qui menace par un toit de planches. La jeune fille cuisine des produits frais, sur un ingénieux système de cuisson bricolé avec de la tôle (comme un bidon où l'on fourre du petit bois). C'est fait avec les moyens du bord, rien n'est superflu, mais c'est très propre. Et nous nous régalons de nos plats, bien épicé pour Arnaud, doux et fondant pour moi.
A la fin du copieux repas, Raimundo, jamais en peine de traditions à partager, demande à la jeune cuisinière de nous préparer un "atole" : une boisson chaude à base de fruits rouges (ici des mûres justes cueillies !), de maïs et d'eau. C'est épais, bien sûr, brûlant en l'espèce, et très parfumé. Je trouve cela très bon (mais pas Arnaud), en tout cas bien reconstituant après le froid de la balade parmi les sapins. A refaire en France?
Nous reprenons enfin la route pour Morelia, tous un peu fatigués, les discussions sont moins vives, nous somnolons. Je tente de prendre quelques photos de cactus isolés (phénomène récurrent, qui n'a cessé de m'amuser) par la fenêtre. Mon réflexe est bruyant, cela attire l'attention de Raimundo, devant. Qui au bout d'un moment me demande d'un ton bien sérieux de ranger mon appareil. Je suis prête à être sidérée (je sais bien faire), quand Raimundo explique que c'est parce qu'il aperçoit des policiers dans son rétroviseur. Je m'exécute donc, toujours un peu mystifiée, et moins d'une minute après nous double une drôle d'équipée... Ce n'est pas une vision : c'est bien un gros pick-up bleu marine, aux insignes de la Policia Federal, avec sa cargaison d'agents debout à l'arrière, harnachés comme pour une opération Espadon... Uniformes, casque, lunettes, mitraillette : de vrais GI Joe. Raimundo ne voulait pas qu'ils croient que j'espionnais (je-ne-sais-quoi...). Moi non plus...
Au bilan de cette journée si particulière : le spectacle n'était évidemment pas au rendez-vous mais il était quand même impressionnant d'observer ce phénomène de regroupement massif. En outre, tous les à-côtés, Raimundo, la route, la balade à cheval, les aventures gustatives, nous ont enchantés. Une de nos journées préférées !
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RépondreSupprimerC'est fou ça les papillons en grappes compactes ! Ils sont magnifiques en tout cas <3, et le billet gastronomique à l'heure du repas, ça donne faim :)
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